"Abhisit est un terroriste. C'est un barbare. (Ce gouvernement) nous tue avec les armes du peuple", s'époumone, lundi 13 avril, une oratrice sur l'estrade érigée à proximité de Government House, le siège du gouvernement thaïlandais. Les allées de l'immense complexe sont occupées par les "chemises rouges", les partisans de l'ancien premier ministre en exil Thaksin Shinawatra, accusé de corruption, qui ont placé des bus en travers des carrefours, devant lesquels ils montent la garde, armés de barres de fer.
Ils demandent la démission de l'actuel premier ministre, Abhisit Vejjajiva, porté au pouvoir en décembre 2008 grâce à ce qu'ils considèrent comme un coup de force. Ses partisans, les "chemises jaunes", avaient occupé Government House pendant de longues semaines, puis l'aéroport en novembre, paralysant le pays et provoquant la chute du gouvernement Thaksin.
Cette fois, c'est au tour des "chemises rouges", rassemblées derrière la bannière du Front uni pour la démocratie contre la dictature, (UDD) d'imposer la loi de la rue : après avoir bloqué Bangkok le 9 avril, les manifestants ont créé la surprise en provoquant samedi l'annulation du sommet de l'Asean dans la station balnéaire de Pattaya. "Abhisit Vejjajiva s'est fait complètement dépasser ; c'est une humiliation considérable pour la Thaïlande", réagit un diplomate occidental. Ce matin, à Government House, les rumeurs fusent sur ce qui s'est passé la nuit dernière, lorsque l'armée a tenté de déloger des manifestants qui occupaient un carrefour important, à Din Daeng, dans le nord de la ville.
"L'électricité avait été coupée, les soldats ont tiré, et puis l'armée a récupéré les corps", prétend un jeune qui, le visage caché derrière un foulard, s'est réfugié à Government House. Les médias thaïlandais font pour l'instant état de 68 blessés. La retenue des forces de l'ordre, aussi bien vis-à-vis des "rouges" que des "jaunes", malgré le chaos que ceux-ci ont pu provoquer, a jusqu'à maintenant servi l'image d'une démocratie thaïlandaise respectueuse, si ce n'est des procédures, du moins des vies humaines.
La situation est toutefois loin d'être résolue en ce premier jour de Songkran, le Nouvel An thaïlandais, où l'on s'asperge d'eau pour se laver des péchés de l'année écoulée : malgré l'état d'urgence décrété dimanche à Bangkok, les "chemises rouges" n'ont pas été délogées de Din Daeng, et semblent durablement installées dans leur base arrière de Government House. Autant dire que les festivités sont quelque peu gâchées.
Dimanche, l'instauration de l'état d'urgence avait fait suite à plusieurs incidents : furieux que le leader des protestations de Pattaya ait été arrêté, les "chemises rouges" avaient pénétré dans l'enceinte du ministère de l'intérieur et s'étaient attaquées à la limousine du premier ministre. Des blindés venus protéger le quartier général de la police royale, sur l'avenue Sukhumvit, en pleine zone commerciale de la capitale, ont aussi été chahutés par les manifestants, qui les ont escaladés. Aucun char n'aurait toutefois été "contrôlé par les manifestants" contrairement à ce qui a pu être rapporté. Dans la soirée, le premier ministre était apparu à la télévision flanqué des personnalités du gouvernement, de l'armée et de la police, "dans une tentative de faire taire les spéculations selon lesquelles il aurait perdu le soutien des officiers de haut rang", assure le quotidien Nation. M. Abhisit s'est donné quatre jours pour rétablir l'ordre.
Les derniers événements révèlent combien les lignes de fracture se sont creusées entre certaines catégories de la population - les "chemises rouges" se réclament des classes plus populaires en provenance des campagnes, les "chemises jaunes" appartiennent plutôt à la bourgeoisie urbaine - mais aussi au sein des institutions, dans un pays habitué des coups d'Etat (le dernier, en septembre 2006, avait fait tomber M. Thaksin) et déboussolé par une vacance de plus en plus gênante du pouvoir royal. Le monarque est très affaibli, et une guerre de succession se joue dans son entourage.
"Les soldats et les policiers ? Ils sont de notre côté. Il y en a parmi nous, même des gradés. Seuls les généraux et certains officiers sont du côté des jaunes", explique en anglais Rittideg, un manifestant qui monte la garde près d'une barricade à Government House. Il est originaire de l'Isan (la province du Nord-Est, où Thaksin est très populaire), et travaille dans une compagnie maritime à Pattaya.
Il se présente comme l'un des chefs d'équipe qui ont mené les opérations à Pattaya. "Au début, on ne pensait pas faire annuler le sommet. Et puis, les nôtres ont été attaqués par les chemises bleues (des gros bras, policiers ou militaires en civil, chargés de contrer les manifestants à Pattaya). Il y a eu un blessé, on était en colère. Ça n'a pas été difficile de passer", dit-il.
Après la "victoire" de Pattaya, Rittideg a organisé la venue à Bangkok de 1 500 manifestants répartis dans une trentaine de bus : "L'armée ? Bien sûr qu'ils étaient au courant. Ils ont fermé les yeux", dit-il. Rittideg ne souhaite pas forcément le retour de Thaksin, mais "ça me met du baume au coeur quand j'entends ses discours". Ce qu'il veut, c'est "la démocratie". Il luttera, assure-t-il, jusqu'au bout.


